Derrière la colère agricole, près de 5 milliards d’euros manquent pour garantir un SMIC

Par Frederic Becquemin

Les barrages ont disparu, mais le malaise reste dans les comptes. Derrière les exploitations qui tiennent, le revenu agricole révèle une fracture plus nette qu’un slogan.

L’Observatoire de la rémunération agricole équitable de Max Havelaar France estime à 4,7 milliards d’euros le manque annuel pour garantir un SMIC à tous les exploitants sur 2023 et 2024. La crise agricole laisse ainsi 43% des producteurs sous ce seuil, tandis que la protection des revenus paraît trouée. Presque un agriculteur sur deux.

Un déficit de revenu devenu chronique

Sur dix ans, l’écart ne ressemble plus à un accident de conjoncture. L’Observatoire de la rémunération agricole équitable chiffre à 3,3 milliards d’euros par an le manque moyen pour assurer un revenu minimum équivalent au SMIC à tous les agriculteurs, signe d’un déficit structurel installé.

La dérive s’est durcie sur la fin de période. En 2023 et 2024, le besoin grimpe à 4,7 milliards d’euros par an, deux années records qui prolongent une décennie agricole marquée par des rémunérations trop basses pour une partie durable de la profession.

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Le SMIC reste hors de portée pour 43% des agriculteurs

Le chiffre frappe par sa simplicité. Selon l’étude, 43% des exploitants agricoles vivent sous le seuil du SMIC, alors même que leur activité engage du capital, du temps et une prise de risque rarement comparable à celle d’un emploi salarié classique.

  • 43% des agriculteurs ne dégagent pas un SMIC.
  • 54% se situent sous le revenu médian des salariés.
  • 14% des exploitations affichent un résultat déficitaire.

La portée sociale dépasse le seul revenu professionnel. L’étude relève que 54% restent sous le revenu médian des salariés et que 14% enregistrent un résultat négatif, ce qui nourrit une fragilité budgétaire jusque dans les fermes encore en activité.

Pourquoi les prix pèsent plus que les volumes

L’analyse de Max Havelaar France met en lumière un mécanisme peu visible dans les débats publics. Les revenus agricoles réagissent davantage aux prix producteurs qu’aux quantités livrées, ce qui déplace la question du rendement vers celle du partage de la valeur.

Les séries étudiées, parfois sur 30 ans selon les productions, ne montrent pas de lien solide entre rémunération et volumes produits. Les échanges commerciaux, eux non plus, ne suffisent pas à sécuriser les comptes : exporter plus ne garantit pas un revenu plus digne.

Des filières agricoles exposées à des fragilités inégales

La moyenne nationale cache des écarts profonds entre productions. Les filières agricoles les plus touchées rassemblent les cultures céréalières, légumineuses et oléagineuses, avec 53% d’exploitants sous le SMIC, ainsi que l’élevage bovin viande, à 52%.

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D’autres activités restent elles aussi fragilisées. Les ovins et caprins atteignent 51%, les légumes 44%, les productions fruitières 50% et l’horticulture 40%. La viticulture se situe à 38%, tandis que pommes de terre et betteraves descendent autour de 34%.

Des régions où la précarité dépasse la moyenne nationale

La carte des revenus révèle une France agricole très contrastée. La moyenne nationale de 43% d’agriculteurs sous le SMIC masque une précarité régionale nettement plus forte dans plusieurs bassins de production, notamment au sud et dans l’ouest du pays.

  • Occitanie : 57% d’agriculteurs sous le SMIC.
  • Nouvelle-Aquitaine : 51%.
  • Corse : 51%.
  • Auvergne-Rhône-Alpes : 47%, soit plus de 21 560 exploitants.
  • Bretagne : 31%, soit 12 points sous la moyenne nationale.

Ces écarts tiennent aux productions dominantes, aux tailles d’exploitation et aux contraintes locales. Dans ces territoires agricoles, l’Occitanie, la Nouvelle-Aquitaine, la Corse et l’Auvergne-Rhône-Alpes concentrent les alertes, tandis que la Bretagne apparaît moins exposée dans les données présentées.

Des revenus instables, même lors des bonnes années

Les revenus ne sont pas seulement bas, ils bougent fortement d’une année à l’autre. L’étude relève une volatilité annuelle moyenne de 7,3 points dans la part d’agriculteurs sous le SMIC, signe d’une instabilité des revenus difficile à absorber.

Même quand les cours ou les récoltes semblent favorables, un agriculteur sur trois reste sous le SMIC. Cette incertitude réduit la capacité d’investissement, freine les projets de transmission et abîme la sécurité économique des exploitations, déjà exposées aux aléas climatiques.

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Le ménage agricole, amortisseur discret de la pauvreté

Le niveau de vie réel se joue parfois hors de la ferme. Les ressources non agricoles complètent les revenus tirés de l’exploitation, par un salaire extérieur, des prestations ou une activité parallèle, et évitent à certains foyers de basculer plus bas.

Les écarts sont mesurables. Avec un emploi du conjoint hors agriculture, le niveau de vie moyen progresse de 14,6% par rapport aux agriculteurs sans conjoint ; avec la pluriactivité agricole, l’écart atteint 19,5%, selon les données mobilisées.

Ce que mesure l’observatoire de Max Havelaar France

L’Observatoire de la rémunération agricole équitable, porté par Max Havelaar France, s’appuie sur les données RICA du Réseau d’information comptable agricole. La période 2015-2024 sert de base pour suivre les revenus d’exploitations françaises sur plusieurs campagnes.

La méthode croise des microdonnées agricoles avec des simulations de revenu afin d’estimer le manque à combler pour atteindre un SMIC. Son intérêt tient au découpage par filière, région et structure familiale, qui rend visibles des fragilités masquées par les moyennes.

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