Derrière les contrats courts, le développement des compétences décroche chez les moins diplômés

Par Louise Caron

Le contrat temporaire n’a plus rien d’un sas marginal. Sur le marché du travail français, plus de huit déclarations d’embauche sur dix relèvent encore des contrats à durée déterminée, et les embauches en CDD concentrent une part massive des entrées, surtout dans les services, l’hébergement, la restauration ou l’aide à domicile.

Cette mécanique rassure les recruteurs à court terme, mais elle laisse moins de place aux parcours longs. Pour les salariés fragilisés par des missions brèves, l’accès à la formation devient plus incertain, car l’investissement paraît moins rentable, le temps manque et les droits restent mal mobilisés. Les moins diplômés paient alors le prix fort. La compétence attend. Pas le contrat.

Les contrats courts deviennent la norme du recrutement

Le chiffre donne la mesure du décrochage. En 2025, selon Indeed, 22 millions d’embauches ont été réalisées en CDD, contre 4 millions seulement en CDI. Cette bascule dit beaucoup du recrutement en France, désormais tiré par des missions brèves, des remplacements et des besoins ajustés au plus près de l’activité.

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Ce déséquilibre modifie les arbitrages des employeurs. Le ralentissement des CDI réduit la durée moyenne de présence attendue, tandis que la rotation des effectifs gagne du terrain dans les équipes. Pour un salarié, le parcours devient plus fragmenté ; pour une entreprise, la transmission des gestes, des méthodes et des savoirs maison devient plus difficile à organiser. La formation se retrouve alors placée après l’urgence opérationnelle, même lorsque les besoins montent.

Quand la précarité freine l’accès à la formation

Un contrat de quelques semaines laisse peu de temps pour apprendre, pratiquer, puis produire les gains attendus. C’est là que l’investissement en compétences perd de son attrait pour l’employeur : le salarié peut partir avant que les bénéfices ne se matérialisent, ce qui affaiblit le retour sur investissement attendu.

Ce raisonnement comptable devient très pesant lorsque les missions s’enchaînent. Les emplois temporaires favorisent des formations rapides, centrées sur la prise de poste, plutôt qu’une formation financée sur plusieurs mois. Le résultat est paradoxal : les salariés précaires auraient besoin d’appuis durables, mais leur statut rend ces appuis moins attractifs pour les directions. Chez Indeed, ce frein apparaît comme un effet direct de la brièveté contractuelle. Le mécanisme se lit ainsi.

  • des contrats plus courts réduisent l’horizon d’apprentissage ;
  • les managers privilégient l’opérationnel immédiat ;
  • les formations longues sont reportées ou supprimées ;
  • les salariés précaires progressent moins vite.
À retenir : quand la durée du contrat se réduit, la formation devient plus difficile à justifier pour l’employeur.

Les moins diplômés restent les plus éloignés des formations

La formation ne se distribue pas au hasard dans les entreprises. Selon Indeed, l’accès varie fortement avec le niveau de diplôme, au détriment des personnes déjà fragilisées sur le marché du travail. Les salariés peu qualifiés, plus exposés aux CDD, disposent de moins de temps et de relais internes pour construire une trajectoire.

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En France, l’écart atteint 21 points entre diplômés du supérieur et non diplômés pour l’accès à une formation proposée ou payée par l’employeur. Ce différentiel nourrit des inégalités professionnelles tenaces : les salariés non diplômés restent à distance des outils qui pourraient sécuriser leurs parcours, changer leurs tâches ou ouvrir une mobilité vers des postes plus qualifiés et stables.

L’écart se creuse entre attentes des salariés et priorités des employeurs

Les salariés français ne demandent pas seulement un emploi, ils attendent des perspectives. Dans l’enquête citée par Indeed, 50 % placent la montée en compétences parmi les priorités des salariés, signe qu’ils associent le travail à une progression concrète. Face aux mutations des métiers, cette attente devient un critère de confiance.

Côté employeurs, le signal paraît moins net : seuls 37 % des répondants estiment que leur entreprise met la formation au même rang. Cette perception employeur limitée brouille la lecture de l’engagement des entreprises. Elle freine le développement professionnel, car les dispositifs existent parfois sans être visibles, accessibles ou reliés à l’évolution réelle des postes. Les écarts de discours deviennent alors tangibles.

À retenir : en France, 50 % des salariés font de la formation une priorité, contre 37 % qui la perçoivent comme une priorité de leur entreprise.

Ce que révèle la réforme espagnole de 2022

L’Espagne fournit un cas d’école pour tester l’effet des règles. Depuis 2022, la réforme espagnole a restreint le recours aux contrats temporaires, longtemps utilisés pour absorber les variations d’activité. Cette contrainte a poussé davantage d’employeurs vers des contrats plus stables, avec un horizon de relation plus long.

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Selon les travaux relayés par Indeed, ce changement se voit aussi dans les annonces. Les offres d’emploi concernées mentionnent davantage la formation, car les embauches en CDI rendent l’effort plus rentable pour l’entreprise. L’exemple espagnol suggère donc qu’un contrat moins fragile peut modifier les pratiques RH, au-delà du simple libellé juridique, et donner plus de place à la qualification des salariés sur une durée longue.

Former davantage face à l’IA et aux transitions du travail

Le débat dépasse la seule nature du contrat de travail. Selon Indeed, la numérisation, l’essor de l’intelligence artificielle et la transition écologique transforment déjà les tâches, les outils et les rythmes d’apprentissage. Quand les employeurs forment peu les salariés les plus instables, ils affaiblissent leur propre capacité à suivre ces mutations.

Les métiers changent par petites touches, puis par ruptures plus visibles. Sans temps long, l’adaptation des compétences reste morcelée : un module d’accueil, quelques consignes, puis un départ. Pour les moins diplômés, ce scénario cumule précarité et retard d’apprentissage. Pour les entreprises, il prépare des tensions de recrutement au moment même où les besoins techniques se déplacent très vite localement.

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